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III) Préparation
de l'habillage
La phase de préparation est généralement longue
et complexe. Les concepteurs doivent envisager toutes les implications
de leur future création : les liens à l'identité
de la chaîne, la relation au public et au programme. Imaginer
un produit adapté, simuler son action sur le public, déterminer
des limites temporaires et budgétaires sont autant d'impératifs
de la pré-production. Pouvant s'étaler sur une durée
de deux mois à un an, elle voit se croiser des spécialistes
de différentes composantes de l'audiovisuel. C'est de l'alchimie
de leur talent que dépendra la réussite du produit
final.
A) Phase préliminaire : une psychanalyse cathodique
Chaque chaîne est une entité à la personnalité
cachée. Pour pouvoir l'aider à s'exprimer, il faut
avant tout comprendre ses rapports avec le monde qui l'entoure,
cerner ses fonctionnements internes, assimiler ses règles
de vie.
1) Le travail du directeur d'antenne :
Le directeur d'antenne a l'initiative du changement d'habillage.
Son rôle est d'élaborer une stratégie optimale
de programmation afin d'assurer le succès de la chaîne.
L'habillage représente en quelque sorte sa carte de visite
la synthèse visuelle de ses décisions, communiquant
le nouvel état d'esprit de la chaîne et le ton général
de son contenu. Remarquons que le changement de directeur d'antenne
implique généralement une remise en cause de la charte
graphique. Chaque stratégie doit avoir son écrin,
et le public est le témoin des grands bouleversements internes
par le biais de l'interface. Ainsi, FRANCE2 a vu se succéder
trois habillages différents en deux ans, autant que de directeur
d'antenne, sous prétexte de sang nouveau, mais au détriment
du téléspectateur, qui a peu à peu perdu ses
repères.
La première tâche du directeur d'antenne est de sélectionner
les collaborateurs auxquels il va confier cette réalisation.
Il existe des services internes, mais généralement,
un appel d'offre est lancé vers des entreprises extérieures.
Les prestataires spécialisés possèdent tous
une méthode propre de réalisation. Cependant, tout
naît de la collaboration avec le responsable des programmes.
Ce dernier fournit au prestataire un ensemble de données
permettant de situer la chaîne, de cerner ses faiblesses et
d'y remédier. Gilles Gallud, président directeur général
de Gédéon parle ainsi de sa collaboration avec le
responsable de la programmation :
« Nous jouons un peu le rôle de psychanalyste
du P.A.F.. Ce sont des chaînes malades qui viennent nous consulter.
Nous les écoutons, nous les regardons vivre et nous leur
proposons un traitement global adapté à leurs troubles. ».47
2) Le lien à la programmation :
La détermination du contenu des grilles et la conception
de l'habillage se mènent généralement de pair.
Les priorités de ces deux disciplines différent peu
et leurs méthodes de conceptualisation possèdent de
nombreuses similitudes. La force et la cohérence du produit
diffusé dépendra de la complémentarité
de ces éléments.
L'approche temporelle détermine une grande partie des paramètres
de l'ensemble habillage-programmes. L'habillage prend place au sein
de la programmation, dans des espaces transitionnels inexistants
à l'origine et qu'il s'agit de créer. Il doit faire
corps avec la globalité des autres programmes, mais aussi
harmoniser leurs caractéristiques propres afin de ne pas
créer de troubles du temps télévisuel. Deux
composantes vont servir de base aux concepteurs : le rythme
et la durée. Le rythme peut être envisagé de
manière globale, en tenant compte de la succession des plages
d'inter programmes dans la journée, ou encore de manière
interne, en se focalisant sur les techniques de réalisation :
montage, mouvements, scintillements,... Dans une vision globale,
la succession des éléments d'habillage doit être
suffisamment intense pour permettre au spectateur d'identifier la
chaîne et à la chaîne de séduire le spectateur.
Mais il semble logique qu'une trop grande succession de plages d'auto
promotion nuit aux programmes. Les rythmes internes des interludes
doivent être indexés sur les programmes environnant
afin d'éviter tout effondrement du flux télévisuel
et d'adoucir les transitions entre deux programmes de différente
intensité. De la même manière, les durée
des vidéogrammes interstitiels est fonction de la place qu'ils
occupent dans la grille. D'une manière générale,
la longueur des plages contiguës réservées à
la communication interne de la chaîne sont en rapport avec
la durée des programmes environnants et à l'audience
moyenne de la plage horaire. En cela, ces moments sont comparables
aux piliers d'un pont : leur largeur est fonction de la longueur
des segments et de la masse qu'ils soutiennent.
L'environnement du programme interstitiel détermine également
son esthétique. Dans le cadre d'une chaîne généraliste,
il semble complexe voire impossible de déterminer un environnement
graphique et sonore unique, universel quel que soit le programme.
Les thématiques développées sont des éléments
d'identification forts, bases idéales dans la conception
d'une charte. S'il faut dans un premier temps synthétiser
leur variété pour créer un cliché représentatif
de la chaîne, leur évocation individuelle représente
un intérêt tant sur le plan signalétique -indication
d'un espace réservé- que sur le plan commercial -idée
de diversité et de traitement approfondi d'un sujet dans
une case donnée-.
Les bandes-annonces servent la programmation d'une manière
efficace. Ce sont des éléments de lien entre les différentes
périodes, des éléments d'unification du temps
interne de la télévision. Elles interviennent en bouleversant
la linéarité des programmes. Leur structure et leur
moment de diffusion dépendent de la régularité
des cycles de programmation, des éventuelles modifications
de la grille, et de l'importance stratégique des émissions.
Leur enjeu est double : fixer dans les esprits une régularité,
une rigueur dans la constitution du programme tout en présentant
chaque case comme exceptionnelle.
Bien que l'habillage ne soit qu'une partie du conducteur d'antenne,
il se différencie de la programmation en terme de communication.
Ce sont deux éléments parallèles ayant une
finalité identique. Ils conservent une grande indépendance
mais leur interaction est indéniable. Gille Gallud note ce
paradoxe et l'illustre par un exemple
« En 1992, quand est lancé le nouvel habillage
de FRANCE2-FRANCE3, l'impact est quasi immédiat : à
peine trois mois plus tard, l'audience a singulièrement augmenté
alors que la grille est restée identique. »48.
3) Détermination des facteurs
de fond :
Entendons par facteurs de fond l'ensemble des principes fondateurs
et les idéaux qu'une chaîne de télévision
tente de respecter. Dans le cadre d'un programme thématique
précis, les éléments de fond sont simples.
Il suffit de déterminer un sujet et la manière de
l'envisager. Par exemple : grands films classiques du cinéma
pour "CINE CLASSIC", ou encore information rapide concernant
l'Europe pour EURONEWS. Lorsque les sujets traités sont plus
diversifiés, l'image reflétée devient plus
abstraite. Cela peut être un état d'esprit, une période,
ou un public visé. Tel est le cas pour CANAL JIMMY par exemple
qui s'adresse aux enfants du baby-boom, ou de PARIS PREMIERE, qui
défend une certaine idée de la culture. La chaîne
généraliste quant à elle, doit idéalement
convenir à un public le plus large possible, et offrir une
palette variée de programmes. Ses thèmes fondateurs
sont alors d'ordre éthique, philosophiques, commerciaux ou
encore politique.
Situer avec précision les objectifs réels des chaînes
conduit à créer l'ossature des effets de communication.
Dans la conduite de cette psychothérapie d'antenne, le but
est de saisir une image idéale, l'icône synthétique
contenant l'expression d'une identité réelle. Dans
cette optique, le rapport au spectateur se veut de plus en plus
franc, et les objectifs recherchés par les chaînes
doivent être clairs et honnêtement avoués. Guilhem
Pratz49,
l'un des père de Gaïa, explique :
« Outre sa fonction signalétique, [l'habillage]
doit communiquer la philosophie, l'état d'esprit de la chaîne.
Longtemps éludée, cette deuxième fonction devient
aujourd'hui de plus en plus importante. On entre dans une aire de
consolidation où les chaînes recherchent la complicité
avec leur public et ont moins une logique de conquête. »50.
Le public est désormais éduqué à la
télévision, et, armé de sa "zappette"
devient le juge ultime du programme. La chaîne n'impose plus
sa marque, mais doit proposer une vision des évènements ,
un état d'esprit, une manière de voir les choses.
En ce sens, le terme de chaîne généraliste devient
caduque, puisque chaque émission, chaque sujet doit être
orienté pour convenir à une cible donnée. La
crise qu'ont traversé -et que traversent encore, malgré
une domination certaine- les trois premières chaînes
tient d'une certaine indécision. L'interface graphique s'annonce
alors comme le remède idéal, fond mis à jour
d'un idéal défendu, visage enfin dévoilé.
C'est donc un rapport affectif que l'habillage doit créer.
4) Détermination de la cible :
La recherche de l'audience ne peut se faire sans une connaissance
complète de l'auditoire. Dans la logique des facteurs de
fond, la prise en compte du public doit aider à déterminer
l'identité réelle de la chaîne. Les puissants
outils de communication dont dispose la télévision
d'aujourd'hui permettent de cerner avec précision l'état
de la cible.
Le directeur d'antenne prend pour repère la différence
existant entre le public acquis et le public visé. Dès
lors, deux problématiques sont soulevées : la
détermination des facteurs et des qualités qui motivent
les choix du public conquis, puis l'étude des moyens à
déployer pour atteindre le public visé. De ces observations
découleront des stratégies, créatrices du visage
de la chaîne.
Les concepteurs d'habillage s'intéressent de près
aux informations collectées par les directeurs d'antenne
et les agences d'étude de marché. Connaître
la répartition en tranche d'age du panel des téléspectateurs
permet de sélectionner les possibles références
temporelles. L'étude des catégories sociales -profession,
revenu, accès à la culture- conditionne le système
de référence, déterminant le "background"
culturel dans lequel le graphiste peut puiser son inspiration. Enfin,
la connaissance des centres d'intérêt et des motivations
de l'auditoire face à la chaîne permettent de renforcer
des liens déjà existant, ou de créer une plus
grande connivence.
Cerner la cible revient à comprendre comment la séduire.
L'habillage est l'ornement de la télévision, image
d'une douce propagande qui enveloppe le programme pour le lier à
un plus large public.
A l'issue de la phase de préparation, les éléments
"théoriques" de l'habillage sont totalement définis.
Un cliché fidèle de la chaîne est déterminé.
Tout a été envisagé pour que l'image du programme
puisse permettre une consolidation de la situation ou un changement
d'état. Dès lors s'engage la phase de conception pratique,
pour lier l'œil à l'esprit, le sens à l'idée.
B) Estimation du coût
La hauteur de l'investissement financier qu'une chaîne est
prête à engager dans la réalisation d'un habillage
d'antenne sera un facteur déterminant du rendu final. Le
nombre de participant, la durée de la préparation,
le choix des infrastructures seront fonctions des moyens débloqués.
Cependant, un budget limité n'interdit pas la conception
d'un produit efficace et adapté.
Il est indéniable que la télévision vit aujourd'hui
une grande mutation. Les structures qui la constitue changent radicalement
de visage et leur fonctionnement évolue parallèlement.
D'une part, le système global, dominé par de grandes
chaînes généralistes aux moyens colossaux tend
à s'éroder au profit d'une prolifération de
petites structures spécialisées, fédéralisées,
mais aux moyens plus limités. D'autre part, l'"avènement
" du numérique et le développement massif des
moyens de traitement informatique offrent un accès bien moins
onéreux à la technologie. Le fossé qui existe
entre les moyens de production lourds, dits "broadcast"
et les moyens institutionnels dits "professionnels". Il
semble même, sur le long terme, que les technologies des spécialistes
et celles destinées au grand public soient identiques, la
différenciation ne se faisant que sur l'utilisation du logiciel.
L'audiovisuel professionnel doit faire face à un choix pour
perpétuer la part de rêve qu'il transporte : opter
pour des technologies toujours plus complexes, d'avant-garde, ou
faire valoir son professionnalisme par la recherche esthétique
de ses produits.
En matière d'habillage, l'évolution des technologies
et des moyens fut comparable, voire plus rapide. La mutation du
secteur est à l'image de sa jeunesse. Le développement
d'une concurrence entre les prestataires de service, la mise en
place d'une méthodologie d'étude et de conception
rôdée, l'accès simplifié à des
moyens de production élaborés, l'évolution
de la clientèle ont obligé le secteur à faire
place à plus de modestie en matière de coûts.
La carte maîtresse n'est plus la technicité de produit,
mais le contenu conceptuel et créatif.
Les phases de recherche préalables se sont largement écourtées.
Ainsi, la période de pré-production voit se mettre
un unique essai, qui devient maquette, puis avant-projet à
valider avant diffusion. De la même manière, les moyens
de production se sont simplifié. Ainsi, il y a dix ans, un
habillage complet coûtait environ deux millions de francs.
Aujourd'hui, certains prestataires proposent des habillages clefs
en main pour près de dix fois moins. Cela est compréhensible
lorsque l'on sait qu'une journée de régie numérique,
nécessaire à une telle réalisation il y a quelques
années, coûte environ quarante milles francs, alors
que le logiciel d'Adobe After-Effects, suffisant aujourd'hui, coûte
environ douze milles francs, et peut être installé
sur un simple ordinateur à vingt milles francs.
Les raisons de la chute des prix ne sont pas seulement liées
à l'évolution des logiciels. La mode des grandes démonstrations
technologiques, des étalement d'images de synthèse,
de "morphing", de compositing complexe est à présent
révolue. Le retour à un graphisme plus pur, à
des jeux de cadres simples et dépouillés a contribué
à simplifier les moyens de production. Le public semble en
effet plus sensible à l'efficacité, à l'expression
directe qu'aux effusions de détails lourds et complexes.
47
Article de Dorothée Tromparent « Chacune
cherche sa griffe » in Télérama n°2503
du 31 décembre 1997.
48
Article de Cécile Jaurès « Les chaînes
s'habillent chez de grands couturiers. », in "La
croix " du 17 et 18 janvier 1998.
49
Gaïa, entreprise spécialisée dans le design
télévisuel, fut fondée en 1992 par Guilhem
Pratz, Daniel Ablin et Dominique Guillotin.
50
Article de Béatrice de Mondenard « L'habillage
d'antenne. », in "Ecran total" n° 68
daté du 15 février 1995.
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