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Conclusion
L'habillage est entré par la porte d'honneur dans le monde
télévisuel, à tel point qu'il semble à
présent indissociable de ce média. Tout spectateur
considère cet élément comme faisant partie
intégrante de l'esthétique d'antenne, et aucun directeur
de programme ne songerait à ce passer des vertus de cette
mise en page audiovisuelle.
En s'insérant aussi solidement dans les grilles de programmation,
l'habillage a véritablement bouleversé l'organisation
de l'espace télévisuel. D'une part, il a largement
modifié l'offre horizontale de programmes, engendrant une
indexation générale du flux, attribuant à chaque
chaîne une personnalité graphique. Grâce à
ce nouvel oriflamme, le spectateur devine à coup sûr
l'identité de sa destination, soit depuis une vision panoramique87,
ou lors d'un passage en revue88.
L'introduction d'un design d'antenne a également permis de
modifier l'organisation verticale du paysage audiovisuel. Ainsi,
au sein de la chaîne, l'espace se voit redéfini, et
le temps interne de la télévision réorganisé
autour d'une délimitation de plages, et de l'introduction
d'un nouveau rythme d'enchaînement.
En interne, la raison d'être de l'habillage pourrait être
résumée autour de quatre constantes complémentaires
et significatives de la nouvelle donne de la télévision.
En premier lieu, l'habillage est vecteur d'informations. Il explicite
aux yeux du spectateur les lieux télévisuels, transmettant
ainsi un contenu signalétique. De la même manière,
telle une horloge, l'habillage souligne l'évolution du temps,
rythmant les journées du téléspectateur, comme
un clocher des temps hertziens. La deuxième priorité
de l'habillage réside dans l'unification. En déterminant
le visage de la chaîne, en créant des référents
visuels et sonores, il offre une vision homogène et cohérente,
particulièrement fine à obtenir dans le cas des chaînes
non-spécialisées. Cela entraîne un bouclage
du temps télévisuel, un passage à une continuité
interne propre à chaque programme. Accueillir est le troisième
maître-mot de l'habillage. Tout doit être conçu
pour que le spectateur soit à son aise, de manière
à le fidéliser. Ludique, l'habillage installe une
connivence salutaire avec le spectateur, qui individualise, dans
une certaine mesure, le rapport au média froid. Parallèlement,
se crée un aménagement du temps d'antenne, pour plus
de convivialité, par l'intermédiaire de pauses -"interludiques"
pourrions-nous dire- ou de ruptures de vitesse. Enfin, et cela est
nécessaire à la survie du canal, l'acte commercial,
promotionnel est la dernière constante de l'habillage. A
la fois marketing d'antenne et garant visuel de la stratégie
commerciale, il vient séduire le téléspectateur
pour l'attirer, ou le fidéliser. Informer, unifier, accueillir
et vendre sont les quatre maîtres-mots de l'habillage, que
les créateurs doivent essayer de concilier au mieux afin
de redéfinir l'esthétique télévisuelle.
En réorganisant de la sorte la suite des programmes, l'habillage
met en place un espace que nous pourrions qualifier par analogie
d'architecturé. La question de l'aménagement pragmatique,
fonctionnel du lieu existe dans les deux domaines. La question de
l'esthétique est également constante, dans un souci
d'intégration notamment, au sein d'un environnement donné.
Enfin, architecture et design télévisuel souffrent
-ou bénéficient- de la même ambiguïté,
de la même dualité des talents nécessaires,
entre créativité et maîtrise technique.
De ce fait les problèmes liés à l'esthétique
de l'habillage sont pléthores. La liberté de création
est largement entravée par un grand ensemble de contraintes
auxquelles il s'agit de se plier. Les impératifs de prix,
d'adaptabilité, de complexité technologique, d'accessibilité
culturelle vont très amplement influencer son aspect. Puis
la question de l'espace réservé à l'expression
artistique se pose : peut-on introduire des éléments
de pure création dans des zones aux enjeux pécuniaires
si évolués ? Si la communication d'entreprise
le permet, l'originalité, la richesse du sens et la puissance
graphique d'un habillage offre une expression accrue de la personnalité
de la chaîne. Sans perdre de vue qu'il s'adresse au grand
nombre, à une population variée, le réalisateur
d'habillage a pour devoir -presque déontologique- d'ouvrir
cet espace interstitiel à la créativité. N'est-ce
pas là l'expression d'un respect avéré du téléspectateur ?
Afin d'agir au mieux, l'habillage doit avant tout être persuasif.
Le jeu qu'initie l'appareil graphique de la chaîne instaure,
dans le sens d'une communication unidirectionnelle, un rapport quasi-affectif.
Une sensation d'appartenance doit être transmise, par le biais
de jeux iconiques faisant appel à un imaginaire commun, à
des références universelles. Cependant, toutes les
sensations doivent s'opérer sans trop stimuler l'état
conscient. La répétition dont il bénéficie,
permet de plus d'établir des chaînes d'association
automatique qui échappent au contrôle de l'attention89.
Un dialogue par l'image se crée, par le biais d'un jeu avec
l'inconscient, pour une efficacité optimale, chaque jour
fortifiée. Un habillage doit donc durer pour entretenir sa
puissance évocatrice, et agir correctement.
Dès lors, que dire de la longévité de l'habillage ?
Si un renouvellement doit être opéré, ses principales
structures, garantes du lien public-chaîne, ne peuvent être
modifiées en profondeur sans rupture. Pour agir correctement,
il doit durer, et cette durée, nous l'avons vu, dépend
de sa propension à ne pas lasser. Pour cela, le concepteur
doit créer une distance, plonger le produit dans un certain
effacement, l'envelopper d'une sorte de mystère. Sa capacité
évocatrice, compte tenu de l'omniprésence du produit,
doit échapper au contrôle, pour mieux œuvrer en
surface.
Aujourd'hui, la place réservée aux éléments
interstitiels est de plus en plus étendue. En effet, pour
pallier au comportement du "spectateur-zappeur", les chaînes
doivent offrir toujours plus d'informations, à la suite,
le plus rapidement possible. Ainsi, comme le remarquent François
Jost et Gérard Leblanc, s'appuyant sur l'interlude :
« Loin de se cantonner à son genre d'origine,
la forme clip a progressivement investi les grilles de programmes. »90.
Dans cette logique, des intercalaires infographiques sont nécessaires,
pour organiser ce maelström d'images, participant ainsi à
cette accélération du flux des données. En
occupant un espace toujours plus important du "plan d'occupation
de l'antenne", l'habillage s'impose lourdement sur nos petits
écrans. Dans une telle optique, nous pourrions nous demander
s'il ne prendra pas finalement le dessus sur les programmes.
Sans en arriver à une pareille extrémité,
ne perdons pas de vue que l'habillage n'est pas une solution miracle.
Il ne peut être qu'une loupe91,
grossissant l'esprit de la chaîne. Il est l'illustration et
ne crée pas la personnalité de son hôte. Cette
logique semble échapper à certains responsables d'antenne,
comme le remarque un spécialiste de la communication télévisuelle :
« Certains canaux ne tirent leur personnalité
que de [l'habillage] (...). C'est en amont que la communication
sur l'offre doit être conçue : contenu, contenant
et communication sont totalement indissociables. »92
Ainsi, dans un certain sens, s'il n'est pas utilisé à
bon escient, l'habillage peut participer à la détérioration
du média, en substituant le sens au profit d'une communication
publicitaire, mais aussi devenant l'écrin d'un diamant inexistant.
Dans un tel cas de figure, quel avenir imaginer pour l'habillage
d'antenne ? D'une part, il semblerait qu'il s'étende
au contenu des émissions, homogénéisant ainsi
les chaînes, et modifiant dans un même élan la
notion de programme. D'autre part, son contenu créatif risque
d'être de moins en moins exploité au profit d'un "matraquage"
publicitaire intense, à grands coups d'informations "corporates",
et de logos agressifs. Solution élégante et originale
il y a quelques années, l'habillage deviendra-t-il l'expression
vulgaire et suppliante de la soif des chaînes d'un public ?
Une reconsidération de son statut semble nécessaire,
et passera certainement par une reconversion. L'habillage, après
avoir conquis la radio, la presse, puis la télévision,
gagnera l'Internet93,
et deviendra interface, protocole graphique d'une vrai communication,
bidirectionnelle, basée sur l'interactivité.
Habillage ? Ou peut-être garde-robe de nos futurs avatars...
Philippe Jaur
87
L'exemple des chaînes de panorama offrant au travers de
petites vignettes des échantillons du contenu des chaînes,
comme Canal Mosaïque, est ici à souligner.
88
Le célèbre "zapping", vagabondage hertzien,
optimisé par l'introduction des touches Programme + et
- sur les télécommandes.
89
Voir à ce sujet l'étude du psychiatre Jean-Claude
Miallet, « L'attention », 1999, Que
sais-je, PUF, consacrée notamment à la publicité.
90
François Jost et Gérard Leblanc, « La
télévision française au jour le jour. »,
1994, Anthropos / INA, pages 102 et 103.
91
Le premier élément corporate de l'habillage de "La
Cinquième" était d'ailleurs une véritable
loupe, dont le réalisateur Philippe Lallement a par la
suite fait modéliser la lentille.
92
Pascal Josèphe, directeur général de International
Media Consultants Associés, interrogé par D. Bœuf
et C. Mouriès, « Politique éditoriale,
projet d'entreprise. », in "Dossier de l'audiovisuel,
numéro spécial", n°79, mai/juin 1998.
93
Notons à ce sujet les propos de gilles Gallud, recueillis
par Paule Gonzalès « L'habillage comme stratégie
d'antenne. » dans le figaro du 26 juillet 1997 :
« Demain, l'écran de la télévision
sera aussi celui de l'ordinateur et d'Internet. Et le multimédia
une part intégrante de l'audiovisuel. Même si aujourd'hui
ce n'est pas un marché -l'habillage moyen d'un site n'excède
pas 300 000 francs -, il faut être présent. ».
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